Version mobile du site Ires.fr à venir
A


N° 174 (juin 2021)
Partager

Irlande .Une croissance en trompe-l’œil face à la pandémie

Noélie DELAHAIE

Alors que l’Irlande fait face, comme le reste du monde, à la pandémie de Covid-19, elle est le seul État membre de l’Union européenne à enregistrer une croissance positive en 2020. Celle-ci est avant tout liée au dynamisme des secteurs de l’industrie pharmaceutique et des technologies de l’information et de la communication, qui sont dominés par des multinationales étrangères ayant profité de la crise sanitaire. Or une analyse des ressorts de la croissance montre que celle-ci ne profite pas aux résidents irlandais, ce qui soulève la nécessité d’un débat sur la fiscalité des entreprises.

Mots-clés : Irlande, indicateurs de croissance, multinationales, régime fiscal.

Lire la suite

Depuis mars 2020, la République d’Irlande fait face, comme le reste du monde, à la crise sanitaire liée à la pandémie de Covid-19, considérée comme l’une des plus graves depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Pourtant, ce pays est le seul État membre de l’Union européenne (UE 27) à afficher une croissance de son produit intérieur brut (PIB), qui progresse de 3,4 % en 2020 tandis qu’il chute de 6,1 % en moyenne européenne. Au contraire, le produit national brut (PNB) irlandais, qui tient compte du solde des revenus versés et reçus du reste du monde, ne croît que de 0,6 % en 2020. Le décalage dans l’évolution de ces deux indicateurs macroéconomiques n’est pas nouveau. Il est fréquemment souligné pour pointer les problèmes soulevés par la mesure comptable du PIB dans le cas de petites économies marquées par des flux de revenus primaires avec l’étranger très importants au regard de la richesse produite. Ce phénomène caractérise ainsi l’Irlande, considérée par l’OCDE comme l’économie la plus ouverte sur l’extérieur au monde (OECD, 2020) : une partie de la richesse créée par les entreprises étrangères implantées sur son territoire est en effet reversée à l’étranger sous forme de dividendes et n’est pas réinjectée dans l’économie domestique [1].

Si la croissance irlandaise est souvent attribuée par les économistes à un « mirage statistique », la situation du pays apparaît surprenante à double titre. D’abord parce que les autorités irlandaises, qui redoutent dès mars 2020 que le système de santé public ne puisse pas faire face à l’afflux de patients (Delahaie 2020), ont instauré plusieurs périodes de confinement considérées comme parmi les plus longues et les plus strictes d’Europe. L’indicateur de « sévérité » des restrictions économiques et sociales (Stringency index) construit par l’Université d’Oxford atteint 80,56 en date du 24 avril 2021 en Irlande, soit le niveau le plus élevé dans l’UE 27 [2]. Ensuite, parce que la situation économique contraste très fortement avec celle connue par l’Irlande durant la crise économique et financière internationale de 2008. De nature très différente de la crise sanitaire puisqu’elle trouve son origine dans les excès du secteur bancaire dans le sillage de l’éclatement de la bulle immobilière en 2007, la récession de 2008 s’est rapidement transformée en une crise budgétaire (Delahaie, 2009, 2010) : en 2009, au plus fort de la crise, le PIB et le PNB irlandais chutent respectivement de 9,5 % et de 12,8 % [3] tandis que le taux de chômage atteint 15 % de la population active. Marquant une rupture avec les années de boom économique qui ont valu à l’Irlande le surnom de « Tigre celtique », la crise de 2008 a révélé les fragilités de son modèle de croissance, fondé sur une stratégie de dumping fiscal pour attirer des multinationales étrangères exportatrices de biens et services, en particulier américaines.

Plus d’une décennie plus tard, alors que la crise sanitaire affecte profondément l’économie de la plupart des États membres de l’UE 27, la remarquable résilience de l’Irlande est cette fois-ci liée au dynamisme des exportations des multinationales étrangères du secteur de l’industrie pharmaceutique et des technologies de l’information et de la communication (TIC). Ces entreprises contribuent-elles réellement à l’économie irlandaise ? Leur croissance se répercute-t-elle sur le reste de l’économie ? Profite-elle à la population ? L’analyse des ressorts et de la mesure comptable de la croissance irlandaise soulève la nécessité d’un débat sur la politique fiscale à l’égard des entreprises.

Une économie à deux vitesses face à la pandémie

D’après les statistiques publiques, la progression soutenue des exportations, en particulier dans les secteurs de l’industrie pharmaceutique et des TIC, a permis de faire face au choc économique provoqué par la pandémie. Cette croissance ne s’accompagne toutefois pas d’une progression de l’emploi ni de la consommation, ce qui suggère une déconnexion entre le PIB et les revenus des Irlandais.

Une croissance soutenue par les exportations des entreprises multinationales…

En dépit de la pandémie, l’Irlande est le seul pays de l’UE 27 à afficher une croissance du PIB (+3,4 %) entre 2019 et 2020 (graphique 1). Les plus fortes baisses sont enregistrées en Espagne (-11 %), en France et en Grèce (environ -8 %) ainsi qu’en Italie (-9 %). D’après les prévisions de l’Economic and Social Research Institute (ESRI), la progression du PIB irlandais devrait se poursuivre en 2021 (+4,4 %) et en 2022 (+5,2 %) (McQuinn et al., 2021).

Le PNB progresse quant à lui plus lentement (+0,6 % en 2020 contre 7 % en 2019) mais son évolution positive suggère que la croissance est surtout imputable à l’activité des entreprises étrangères implantées sur le territoire (encadré 1). Selon le Central Statistics Office (CSO), la valeur ajoutée produite par les multinationales étrangères a en effet progressé de 18,5 % en 2020 (contre 6,9 % en 2019) tandis qu’elle a décliné de 9,5 % dans les autres entreprises (contre 4,5 % en 2019), soit un taux de croissance global de 2,5 % [4].

graphique1

Une analyse détaillée par secteur d’activité confirme que la pandémie s’est traduite par une économie à « deux vitesses » (O’Toole, 2020), dans laquelle prospèrent les activités de l’industrie manufacturière et des TIC, des secteurs historiquement dominés par les firmes multinationales étrangères qui s’implantent en Irlande pour des raisons d’optimisation fiscale [5] (Delahaie, 2010) : ces deux secteurs enregistrent respectivement une croissance de la valeur ajoutée produite de 15,2 % et 14,3 % entre fin 2019 et fin 2020 (graphique 3). Le reste de l’économie est en revanche lourdement affecté par la pandémie et les interruptions d’activité qui en ont résulté : comme ailleurs en Europe, le secteur des arts et spectacles est celui qui enregistre la plus forte baisse de dépenses de consommation des ménages (Coffey et al., 2021), avec pour résultat une chute de la valeur ajoutée de 54,4 %. Viennent ensuite le secteur du commerce, transports et hôtellerie-restauration (-16,7 %), celui des services aux entreprises et administrations (-15,5 %) et la construction (-12,7 %). D’autres secteurs, allant des activités immobilières aux administrations publiques, moins impactés par les confinements successifs, affichent quant à eux une baisse plus modérée de la valeur ajoutée (de -1,7 % à -1,1 %).

encadre1 1

encadre1 2

graphique3

La résilience de l’économie irlandaise est enfin imputable à la progression des exportations de produits pharmaceutiques (+27,4 %) et de services liés aux TIC (+13 %) alors même que celles-ci baissent dans l’ensemble des autres secteurs de l’économie. Les exportations qui représentaient 120 % du PIB en 2019 [6] ont ainsi progressé de 6,2 % en 2020 (McQuinn et al., 2021). Combiné à une baisse des importations de plus de 11 %, il en résulte un excédent commercial que l’Irlande n’avait jusqu’alors jamais atteint (Central Bank of Ireland, 2021).

… mais qui ne profite pas à la population

Selon les estimations de l’ESRI, la consommation des ménages, après avoir crû de 3,2 % en 2019, a chuté de 9,0 % en 2020 (McQuinn et al., 2021) contre -2,9 % en moyenne dans l’UE 27 (Eurostat, 2021). Et cette baisse est encore plus forte que celle enregistrée en 2009 (-6,9 %) lorsque le pays est brutalement frappé par la crise financière et économique internationale. De même, les investissements, qui affichaient une progression de 74,8 % en 2019, ont chuté de 32,3 % en raison des répercussions de la pandémie sur les activités de biens d’équipement et de construction. Le déclin des investissements est trois fois plus important qu’en France et dix fois plus qu’en Allemagne [7].

Du côté du marché du travail, le gouvernement met en place dès mars 2020 des mesures visant à limiter l’impact de la crise sur les revenus des ménages. Parmi celles-ci figure l’indemnité pandémique de chômage (« Pandemic unemployment payment », PUP) à destination des salariés perdant leur emploi et des travailleurs indépendants cessant leur activité. Pour ceux restés en emploi, le système de subvention salariale (« Temporary wage subsidy scheme », TWSS) permet aux employeurs de compenser la baisse de salaire engendrée par la réduction du nombre d’heures travaillées. En 2020, plus de 70 % des bénéficiaires du PUP et 60 % des bénéficiaires du TWSS sont concentrés dans les secteurs les plus affectés par la crise, à savoir l’hôtellerie-restauration, les services aux entreprises, les arts et spectacles et la construction. Selon les estimations du CSO en 2020 [8], en dépit des mesures de soutien, les salaires moyens auraient diminué de près de 1 % entre septembre 2019 et septembre 2020 [9].

S’agissant de l’emploi, alors que l’Irlande peine encore début 2020 à retrouver son niveau d’avant-crise, la situation se dégrade. Selon les données de l’enquête européenne sur la force de travail (« Labor Force Survey ») citées par McQuinn et alii (2021), plus de 2,3 millions de personnes sont encore en emploi à la fin du 4e trimestre 2020 au sens des conventions du Bureau international du travail (BIT). En déduisant les bénéficiaires du PUP, le CSO estime le niveau de l’emploi « ajusté du Covid-19 » à plus de 1,97 million de personnes [10], soit une baisse de 16,5 % par rapport au niveau enregistré à la fin du dernier trimestre 2019 (2,36 millions d’individus). Si le taux de chômage mesuré selon la technique traditionnelle progresse légèrement depuis le début de la pandémie, le taux de chômage mensuel « ajusté du Covid-19 » (« COVID-19 adjusted unemployment rate »), qui inclut les bénéficiaires du PUP [11], connaît en revanche d’importantes fluctuations au gré des durcissements et relâchements des restrictions sanitaires (graphique 4).

En mars 2020, le taux de chômage « ajusté du Covid-19 » s’élève à plus de 20 %, avant d’atteindre un pic à plus de 30 % en avril. Puis cet indicateur diminue jusqu’en septembre 2020 avant de connaître une nouvelle progression, suite à la réintroduction de mesures de confinement. En avril 2021, le taux se stabilise à près de 22 %. Les jeunes apparaissent particulièrement vulnérables face à la pandémie : en avril 2021, le taux de chômage ajusté pour les 15-24 ans atteint un pic à plus de 60 % en avril 2021 contre près de 45 % un an plus tôt.

graphique4

Une contribution artificielle des multinationales étrangères à la croissance irlandaise

Les grandeurs macroéconomiques observées en 2020 font apparaître une économie à deux vitesses dans laquelle la croissance, qui ne profite pas vraiment aux résidents irlandais mais plutôt aux actionnaires non résidents, est tirée par les activités exportatrices des grandes firmes multinationales de l’industrie pharmaceutique et des TIC. Ce constat n’est pas nouveau : l’Irlande est depuis de nombreuses décennies dépendante des multinationales étrangères [12]. Depuis plus de 60 ans, les gouvernements successifs ont en effet cherché à fonder le modèle de croissance irlandais sur les investissements directs étrangers (IDE) grâce à une fiscalité très attractive (Regan, Brazys 2017 ; Brazys, Regan, 2021). Actuellement, le taux d’imposition sur les bénéfices des sociétés, inchangé depuis 1995, s’élève à 12,5 % contre 22 % en moyenne dans l’UE, soit le niveau le plus bas de l’UE après la Hongrie (9 %). Cette fiscalité est assortie de nombreux mécanismes d’exemption permettant aux entreprises de réduire leurs bénéfices imposables. Or les montants associés à ces exemptions sont pris en compte dans la mesure du PIB, ce qui a poussé, au milieu des années 2010, le CSO à engager une réflexion sur des indicateurs alternatifs de la richesse réelle de l’Irlande.

Un modèle de croissance historiquement fondé sur une fiscalité attractive

Comme le mentionnent Brazys et Regan (2021), l’émergence d’un « régime fiscal à basse taxation » (« low corporate tax regime ») trouve son origine dans une loi sur les allègements fiscaux sur les exportations (Export Relief Act) adoptée en 1956 au moment où les États-Unis deviennent une source importante d’IDE. Jusqu’alors, les différents gouvernements irlandais maintiennent une politique protectionniste en imposant des restrictions aux multinationales étrangères afin de dissuader la présence de capitaux britanniques dans l’économie nationale (Brazys, Regan, 2021). Au début des années 1960, l’Irlande commence à nouer des relations privilégiées avec les États-Unis avec la création d’une agence semi-gouvernementale de promotion des IDE en Irlande (Industrial Development Authority, IDA), laquelle joue un rôle de lobbying actif dans l’implantation des grandes entreprises étrangères sur le territoire.

Jusqu’au début des années 1980, toute entreprise désireuse d’exporter depuis l’Irlande bénéficie d’une fiscalité nulle alors même que ses bénéfices sont reversés à l’étranger. Sous la pression de la Communauté économique européenne (CEE), que le pays rejoint en 1973, le gouvernement introduit finalement une taxe de 10 % sur les bénéfices liés aux IDE des industries exportatrices. Ce taux d’imposition est relevé au milieu des années 1990 à 12,5 % à la demande de l’UE, qui considère que le système irlandais met à mal les règles du marché unique. En contrepartie, le seuil ne s’applique plus seulement aux montants des bénéfices tirés des exportations mais à l’ensemble des revenus commerciaux des entreprises, ce qui renforce le caractère attractif du système fiscal à leur égard.

Les avantages du système irlandais ne se limitent pas à un impôt sur les bénéfices des sociétés parmi les plus bas d’Europe. Il existe en effet de nombreuses incitations fiscales qui permettent aux entreprises de réduire la base de leurs revenus imposables. Jusqu’en 2015, le système du « double-irlandais » ou de la « doublette irlandaise » (« Double-Irish Taxes scheme »), a permis aux firmes multinationales, en particulier des TIC, de mettre en place en toute légalité des montages financiers en vue de minimiser leurs impôts. Le principe revient pour ces multinationales à créer en Irlande une société dite hybride, qui relève du droit commercial mais n’est pas résidente fiscalement. La résidence fiscale est établie ailleurs, fréquemment dans un paradis fiscal, ce qui a aidé de nombreuses multinationales comme Apple [13] ou Google à optimiser voire éluder leur impôt pendant de nombreuses années (Brazys, Regan, 2021).

En 2015, sous la pression croissante de l’OCDE et de l’UE, le gouvernement irlandais se résigne à abolir la « doublette irlandaise » en laissant toutefois une certaine souplesse aux entreprises puisque celles-ci disposent d’un délai de cinq ans pour se mettre en conformité avec la loi. En parallèle, le gouvernement modifie le régime fiscal applicable à la propriété intellectuelle en élargissant le champ de la déduction des bénéfices aux amortissements sur les actifs incorporels, ce qui permet un taux effectif d’imposition de 0 % sur les revenus correspondants. Enfin, le régime fiscal irlandais prévoit un crédit d’impôt de 25 % pour la recherche et développement ainsi qu’un régime favorable aux brevets (Knowledge Development Box) par lequel les entreprises peuvent déduire de leurs revenus imposables ceux tirés des brevets et bénéficier ainsi d’un taux d’imposition réduit de 6,25 % (au lieu de 12,5 %).

En somme, les avantages fiscaux, associés à la « protection juridique des revenus, l’accès au marché européen et l’adhésion à la zone euro confèrent des avantages à l’Irlande en soi et par rapport aux centres offshores et aux paradis fiscaux en termes de réglementation » (Khder et al., 2020:186). Tous ces éléments se combinent pour faire de l’Irlande l’une des économies les plus globalisées des pays de l’OCDE et une terre d’accueil des multinationales, en particulier américaines. Une étude de Tørsløv et alii (2020) qualifie ainsi l’Irlande de plus grand « paradis fiscal » au monde : en 2015, les multinationales étrangères ont transféré 90 milliards d’euros de bénéfices en Irlande, soit plus que les Caraïbes (83 milliards d’euros), la Suisse (49 milliards d’euros) et les Pays-Bas (48 milliards d’euros). Selon l’OCDE, les États-Unis sont le premier investisseur en Irlande bien qu’ils ne représentent que 24 % des IDE entrants, les multinationales américaines y investissant par l’intermédiaire de pays tiers comme les Pays-Bas, le Luxembourg et les centres financiers offshore (îles Caïmans et Bermudes). Toutes origines confondues, les IDE représentent 247 % du PIB de l’Irlande en 2017, soit le niveau le plus élevé après le Luxembourg, et 56 % de ces IDE correspondent à des relocalisations de sièges sociaux dans ce pays (OECD, 2020). Or, les bénéfices récoltés reviennent à l’investisseur étranger et ne sont pas réinjectés dans l’économie domestique.

Vers des indicateurs alternatifs : du produit intérieur brut au revenu national brut « modifié »

Le poids des multinationales dans l’économie est tel qu’il conduit à surestimer la mesure traditionnelle de la croissance irlandaise. Si le PIB demeure un indicateur privilégié en comparaison internationale, il ne suffit pas à rendre compte de la richesse réelle du pays, comme l’ont révélé les estimations du CSO qui a révisé la croissance de cet indicateur de 7 à 25,6 % en 2015. Cette croissance est apparue très vite artificielle pour de nombreux économistes, à l’instar de Krugman qui compare, sur le réseau social Twitter, l’économie irlandaise à « l’économie de Leprechaun » [14], ou encore de FitzGerald (2018). En effet, cette croissance ne correspond pas à une hausse de l’emploi mais elle est surtout imputable à la relocalisation d’actifs immatériels existants par des multinationales (Khder et al., 2020) dans la foulée de la réforme sur la fiscalité applicable à la propriété intellectuelle en 2015 (voir supra).

Face aux doutes émis par les institutions internationales, le CSO met en place dès 2015 un groupe d’experts, le Groupe d’étude des statistiques économiques (Economic Statistics Review Group, ESRG), qui a pour mission d’élaborer des recommandations sur la construction d’indicateurs alternatifs au PIB et au PNB, qui permettraient d’appréhender les effets de la globalisation sur l’économie irlandaise. Ces travaux (ESRG, 2016) donnent lieu à la construction d’un nouvel indicateur de la croissance : le « revenu national brut modifié » (Modified Gross national income), désigné sous l’acronyme « GNI* » (ou « RNB* » dans sa traduction française) (encadré 2). Cette nouvelle mesure corrige le PIB non seulement du poids des multinationales mais aussi des trois principales distorsions identifiées par l’ESRG : les profits réalisés (et non redistribués) par les multinationales ayant relocalisé leur siège en Irlande, la dépréciation des actifs immatériels ainsi que les activités de leasing de flotte aérienne.

graphique5

Les données sur le site du CSO montrent combien la croissance du PIB est affectée par les activités des multinationales implantées en Irlande (graphique 5). Mis à part le pic « anormal » observé en 2015 et lié essentiellement aux distorsions engendrées par les transferts de propriété intellectuelle, le PIB progresse en moyenne de 10,5 % annuellement depuis 2014. Une fois les distorsions gommées, le RNB*, qui mesure la richesse réelle du pays, apparaît moins volatil et croît plus lentement (environ 4,6 % en moyenne sur la période). De surcroît, les évolutions de l’emploi (+3 % en moyenne sur la période) montrent à quel point la croissance irlandaise est déconnectée de la situation réelle des Irlandais.

Le débat sur la fiscalité des entreprises constamment évité

Depuis près d’une décennie, les stratégies d’optimisation fiscale pratiquées par les multinationales en Irlande sont devenues un enjeu politique majeur, comme en témoigne la décision de la Commission européenne en 2015 de condamner l’Irlande à réclamer 13 milliards d’euros d’arriérés d’impôts à Apple [15]. Les tensions politiques entre l’Irlande et la Commission européenne ne sont pas nouvelles ; elles ont émergé à l’occasion de la crise financière de 2008 lorsque le gouvernement s’est résigné en 2010 à accepter le plan d’aide internationale coordonnée par la troïka (Banque mondiale, Fonds monétaire international et Commission européenne) en contrepartie de mesures d’austérité budgétaire et, aux termes d’âpres négociations, du maintien du taux d’imposition sur les sociétés à 12,5 % (Delahaie, 2010).

Si le modèle de croissance irlandais et ses fragilités sont bien documentés dans la littérature académique (voir par exemple Regan, Brazys, 2017 ; Brazys, Regan, 2021), ils sont rarement l’objet de débats publics en Irlande. La politique fiscale des entreprises demeure un domaine caractérisé par une forte interaction entre « l’élite des entreprises » et l’État (Bohle, Regan, 2021). Les organisations syndicales ne montrent pas de volonté (ou n’ont pas la capacité ?) de faire pression sur les autorités en la matière bien qu’elles prennent officiellement une position de principe en faveur d’une taxation plus large des entreprises. Ce constat est sans doute lié à la tradition de négociation des pactes sociaux entre 1987 et 2006, et à l’échange de la modération salariale en contrepartie d’une politique fiscale avantageuse tant pour les ménages que pour les entreprises. Et ces échanges de concessions ont toujours été perçus comme une solution de « moindre mal » tant que les Irlandais bénéficiaient de la croissance qui a marqué les années de boom économique en Irlande (Delahaie, 2018). Suite à la crise économique de 2008, la tradition de pacte social a d’ailleurs volé en éclats, lorsque le gouvernement a rompu unilatéralement le dernier pacte signé en 2006, signalant qu’il n’avait plus besoin du soutien des organisations syndicales pour imposer sa politique d’austérité (Culpepper, Regan 2014).

Enfin, la population irlandaise elle-même ne semble pas désireuse d’un réel débat sur la fiscalité. À partir d’une enquête expérimentale sur les réactions publiques à l’affaire Apple de 2015, Kneafsey et Regan (2020) montrent que la décision du gouvernement irlandais de faire appel et de contester la décision de la Commission européenne a bénéficié d’un large soutien public alors même que la population a accepté de nombreux sacrifices à l’occasion de la politique budgétaire restrictive menée entre 2008 et 2012. L’hypothèse avancée par les auteurs tient à la manière dont les médias [16] abordent le sujet et façonnent les opinions publiques : le régime fiscal est souvent présenté comme la clé du succès économique du pays tandis que les interventions de l’UE sont vues comme des menaces à l’encontre de sa souveraineté. Dans ce contexte, la présence des multinationales étrangères sur le territoire demeure la clé du succès économique.

Conclusion

Face à la pandémie, le dynamisme de l’économie irlandaise est avant tout lié à la croissance des exportations de produits pharmaceutiques et de services informatiques, deux secteurs ayant particulièrement profité de la crise sanitaire. Cette croissance, qui ne correspond pas à une amélioration du marché du travail ni des revenus des résidents irlandais, repose toutefois sur un modèle de croissance fragile et fondé sur les exportations des entreprises multinationales étrangères. Celles-ci, qui font le choix de s’implanter en Irlande pour des raisons d’optimisation fiscale, mettent en place des montages financiers afin de réduire leurs bénéfices imposables. Or les bénéfices générés ne sont pas réinjectés dans l’économie, ce qui gonfle de manière artificielle la croissance économique irlandaise mesurée en termes de produit intérieur brut (PIB). Alors que l’institut irlandais des statistiques produit depuis 2016 un nouvel indicateur, inférieur de près de 40 % au PIB, le revenu national modifié (RNB*), afin de gommer les distorsions liées aux activités des multinationales, celui-ci n’est pas pris en compte dans l’élaboration des politiques économiques du pays ni dans les comparaisons internationales. Les effets liés à la globalisation font finalement de la croissance économique un mirage statistique.

Ce phénomène de croissance « artificielle » n’est pas nouveau : l’Irlande mise depuis plusieurs décennies sur une fiscalité attractive pour attirer les investissements directs étrangers et le régime fiscal n’a jamais fait l’objet d’un réel débat politique et social en Irlande. En avril 2021, la proposition de Janet Yellen, secrétaire américaine du Trésor, de fixer un taux d’imposition minimal mondial sur les sociétés à 21 %, abaissé à 15 % depuis, a été officiellement rejeté par le gouvernement irlandais. Certes, le projet américain a reçu le soutien de l’OCDE, mais le gouvernement continue à minorer les enjeux d’une telle réforme et mise sur l’opposition d’autres États-membres de l’Union européenne, comme la Hongrie [17].

Noélie DELAHAIE*

Sources :

Bohle D., Regan A. (2021), « The comparative political economy of growth models: Explaining the continuity of FDI-led growth in Ireland and Hungary », Politics & Society, vol. 49, n° 1, p. 75‑106, https://doi.org/10.1177/0032329220985723.

Brazys S., Regan A. (2021), The Role of Corporate Tax in Ireland’s Foreign Direct Investment Growth Model, Research report prepared for Irish delegation to the Greens/EFA group, Brussels, https://bit.ly/34K06DM.

Central Bank of Ireland (2021), Quarterly Bulletin, QB2, April, https://bit.ly/3cdqR7E.

Coffey C., Doorley K., O’Toole C., Roantree B. (2021), « The effect of the COVID-19 pandemic on consumption and indirect tax in Ireland », Budget Perspectives, 2021/3, Economic and Social Research Institute, Dublin, https://doi.org/10.26504/bp202103.pdf.

Culpepper P.D., Regan A. (2014), « Why don’t governments need trade unions anymore? The death of social pacts in Ireland and Italy », Socio-Economic Review, vol. 12, n° 4, p. 723‑745, https://doi.org/10.1093/ser/mwt028.

Delahaie N. (2009), « Irlande : le “Tigre celtique” à bout de souffle, le partenariat social en panne », n° spécial, « Les acteurs sociaux face à la crise », Chronique internationale de l’IRES, n° 121, novembre, p. 96‑106, https://bit.ly/3iiPPq2.

Delahaie N. (2010), « Irlande : l’austérité budgétaire pour sauver les banques », n° spécial, « L’État social à l’épreuve de l’austérité », Chronique internationale de l’IRES, n° 127, novembre, p. 144‑154, https://goo.gl/pY12iG.

Delahaie N. (2018), « D’une crise à l’autre : émergence et rupture des pactes sociaux en Irlande (1987-2009) », in Rehfeldt U. (dir.), Les pactes sociaux en Europe. Déclin ou permanence ?, Rapport final pour l’UNSA-Éducation, IRES, p. 141‑176, juin, https://goo.gl/usjiQv.

Delahaie N. (2020), « Irlande : des fragilités du système de santé exacerbées par la crise sanitaire », n° spécial, « Les mobilisations sanitaires des États et de l’Union européenne face à la première vague de Covid-19 », Chronique internationale de l’IRES, n° 171, septembre, p. 139‑153, https://bit.ly/38j0Lib.

Department of Finance (2018), « GDP and “Modified GNI” - Explanatory Note », Economic Division, May, https://bit.ly/3cf0EFT.

ESRG (2016), « Report of the Economic Statistics Review Group », December, https://bit.ly/3fSHwzT.

Eurostat (2021), « Comptes du secteur non-financier pour le quatrième trimestre 2020. La consommation réelle des ménages par habitant diminue dans la zone euro et dans l’UE. Baisse également du revenu réel par habitant dans la zone euro et dans l’UE », Euroindicateurs, 51/2021, 29 avril, https://bit.ly/34HI4Cf.

FitzGerald J. (2018), « National accounts for a global economy: the case of Ireland », ESRI Special Article, Economic and Social Research Institute, Dublin, https://doi.org/10.26504/QEC2018SUMSAFitzgerald.

Khder M.-B., Montornès J., Ragache N. (2020), « L’énigme de la croissance du PIB irlandais en 2015 : tentatives de réponse », Économie et Statistique, n° 517-518‑519, p. 173‑190, https://www.insee.fr/fr/statistiques/4770138?sommaire=4770254.

Kneafsey L., Regan A. (2020), « The role of the media in shaping attitudes toward corporate tax avoidance in Europe: Experimental evidence from Ireland », Review of International Political Economy, p. 1‑26, https://doi.org/10.1080/09692290.2020.1796753.

McCarthy L. (2021), Corporation Tax – 2020 Payments and 2019 Returns, Annual Report of the Revenue on Corporation Tax, April, https://bit.ly/2SYf1HC.

McQuinn K., O’Toole C., Kostarakos I., Coffey C. (2021), « Quarterly Economic Commentary, Spring 2021 », Macroeconomic Forecasting, Economic and Social Research Institute, Dublin, https://doi.org/10.26504/qec2021spr.

Montornès J., Khder M.-B. (2021), « L’effet des transferts des multinationales sur le PIB irlandais », Bloc-notes Eco, Billet, n° 202, Banque de France, 3 février, https://bit.ly/3vQty6S.

OECD (2020), « FDI Qualities Assessment of Ireland », https://bit.ly/2TAtIB7.

O’Toole C. (2020), « The lockdown tale of two economies in Ireland: How big tech and pharma bucked the trend », ESRI Research Notes, 2020/3/1, Economic and Social Research Institute, Dublin, https://doi.org/10.26504/rn20200301.

Regan A., Brazys S. (2017), « Celtic Phoenix or Leprechaun economics? The politics of an FDI-led growth model in Europe », New Political Economy, vol. 23, n° 2, p. 223‑238, https://doi.org/10.1080/13563467.2017.1370447.

Tørsløv T., Wier L., Zucman G. (2020), « The missing profits of Nations », Working Paper, April 22, https://missingprofits.world/.

*Chercheure à l’Ires.

[1]. Voir par exemple les analyses d’A. Mirlicourtois : « Les comptes extravagants de l’Irlande dans la crise », Xerfi Canal, 1er décembre 2020, https://bit.ly/3fLooU4 ; « L’Irlande en pleine croissance… sauf pour les Irlandais », Xerfi Canal, 23 mars 2021, https://bit.ly/3cfQAMF.

[2]. Cet indicateur est construit à partir de plusieurs critères, en particulier la fermeture des écoles, des lieux de travail et des commerces ainsi que les limitations de déplacement : https://covidtracker.bsg.ox.ac.uk/stringency-map.

[3]. Voir les données disponibles sur le site du CSO : https://bit.ly/3cyk09h.

[4]. Voir le site web du CSO : https://bit.ly/3cykhJl.

[5]. Comme nous le soulignons plus loin, l’Irlande est en effet historiquement connue pour héberger les plus grandes firmes du secteur numérique ou les « géants du web », c’est-à-dire les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft).

[6].    L’Irlande est caractérisée par son dynamisme des exportations, surtout depuis 2015 avec le développement important des contrats de « travail à façon », en particulier dans le secteur électronique. Par ce contrat, une entreprise irlandaise fait assurer la fabrication de ses produits par une entreprise basée à l’étranger tout en conservant la propriété économique sur cette production. Les exportations liées au travail à façon ne passent donc pas la frontière irlandaise mais elles correspondent aux marges réalisées à l’étranger et sont comptabilisées dans les échanges de biens. Pour une analyse plus détaillée, se référer à Montornès et Khder (2021) et Khder et al. (2020) qui étudient l’effet des transferts des multinationales sur la croissance irlandaise.

[7].    A. Mirlicourtois, « L’Irlande en pleine croissance… sauf pour les Irlandais », Xerfi Canal, 23 mars 2021, https://bit.ly/3cfQAMF.

[8].    https://bit.ly/3wVFVPq.

[9].    Sans la mise en place des mesures de soutien, la baisse des salaires aurait été de près de 6 %.

[10].   Au début de la crise sanitaire, le CSO a décidé de produire une mesure supplémentaire du niveau de l’emploi de manière à tenir compte des effets de la crise sur le marché du travail. Cette nouvelle mesure « ajustée du Covid-19 » ne prend pas en compte les bénéficiaires du PUP.

[11].   Comme pour l’estimation du niveau de l’emploi, le CSO produit une nouvelle mesure pour tenir compte des bénéficiaires du PUP. L’indicateur calculé repose sur l’hypothèse que ses bénéficiaires remplissent les conditions requises pour bénéficier de l’indemnité chômage. Le taux de chômage mensuel « ajusté du Covid-19 » doit donc être considéré comme la limite supérieure du taux réel et le taux de chômage mensuel standard comme la limite inférieure.

[12].   Les multinationales sous capitaux étrangers représentent près de 84 % des firmes multinationales établies en Irlande et elles emploient près de 32 % de la main-d’œuvre en Irlande (McCarthy, 2021).

[13].   À titre d’illustration, la Commission européenne estime qu’Apple a payé un impôt sur les bénéfices de l’ordre de 0,0005 % en 2014 grâce au système de la doublette irlandaise. Voir V. Malingre, « Fiscalité des GAFA, la Commission européenne perd une manche face à Apple », Le Monde, 16 juillet 2020.

[14].   « Leprechaun economics: Ireland reports 26 percent growth! But it doesn’t make sense. Why are these in GDP? », @paulkrugman, July 12, 2016, pic.twitter.com/h6M0LhQkSd. Le Leprechaun est un lutin très populaire dans les histoires traditionnelles irlandaises.

[15]. En 2020, la Cour de justice de l’UE a finalement donné raison à l’Irlande. Voir V. Malingre, « Fiscalité des GAFA, la commission européenne perd une manche face à Apple », Le Monde, 16 juillet 2020.

[16].   L’enquête porte sur les deux principaux quotidiens du pays, les plus lus : The Irish Times et The Irish Independent.

[17].   E. Albert, « L’Irlande s’oppose à l’imposition mondiale minimale de 15 % », Le Monde, 1er juin 2021.