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N° 99 ( 2019)
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Carrière d’auto-entrepreneur et rapports (critiques) au travail : comment les coursiers à vélo font émerger des contestations

Chloé LEBAS

L’étude des « carrières » de jeunes auto-entrepreneurs travaillant pour des plateformes de livraison de repas permet de comprendre les ressorts d’un rapport ambivalent au travail. Analyser les conditions sociales d’entrée dans l’activité, la socialisation à celle-ci et les ferments de tensions et de crises nous montre comment ces ambivalences peuvent nourrir des mobilisations. Les différentes formes de collectifs de travail dans lesquels les individus s’inscrivent et la place qu’ils y prennent déterminent des rapports au travail plus ou moins distanciés. Si ces individus sont critiques, leurs formes de mobilisation varient selon leurs profils et les ressources qu’ils peuvent mobiliser.

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Dans un contexte d’« effritement de la société salariale » (Castel, 1995), où se développent des statuts d’emploi hybrides (Abdelnour, 2017:15), flexibilisés et précarisés (Barbier, Nadel, 2000), nous avons choisi de nous intéresser à l’une de ces formes particulières de travail qui se situent aux marges ou en-dehors du salariat : l’activité des livreurs à vélo, inscrits comme auto-entrepreneurs [1] auprès des foodtechs [2]. Ce secteur est devenu aujourd’hui un modèle de l’« ubérisation [3] », tant par l’attention médiatique qui lui est portée que par la présence visible des livreurs dans l’espace public.

Pour Abdelnour, le régime de l’auto-entrepreneur, adopté en 2008 [4], s’inscrit dans une logique libérale de promotion du self-help comme réponse au problème du chômage. Il s’agit d’inciter les chômeurs à « créer une nouvelle offre et ainsi à créer leur propre emploi » (Abdelnour, 2017:34). Selon elle, le discours vantant l’entreprenariat a réussi à faire consensus tant à droite qu’à gauche, au nom de la liberté d’entreprendre pour les uns, de la justice sociale pour les autres. Les auto-entrepreneurs s’investiraient alors dans une activité conçue comme un moyen de diffusion de l’« éthique entrepreneuriale » (Reix, 2012), à laquelle ils participeraient en servant de « modèles ». Mais ce qui est présenté comme un « complément de revenu » instaurant un « permis d’entreprendre pour tous » (Abdelnour, 2014a:152) s’avère souvent être en réalité un « aménagement du sous-emploi » qui participe de l’hybridation des statuts d’activité, puisque « le recours au régime se caractérise par une surreprésentation d’individus en marge de l’emploi stable : 29 % de chômeurs, 6 % de précaires (CDD, intérimaires, intermittents) et 11 % d’inactifs » (Abdelnour, 2014b:2). Par ailleurs, les jeunes sont surreprésentés parmi cette catégorie de précaires puisque 42 % des auto-entrepreneurs ont entre 20 et 34 ans (Abdelnour, 2017:173).

De manière plus spécifique, des travaux se sont penchés sur le travail des coursiers à vélo (Mias, 2018 ; Jan, 2018) et les logiques d’engagement dans l’activité. Ils dégagent un profil type : celui du jeune travailleur cumulant cette source de revenus avec d’autres, attiré par le contenu sportif d’une activité perçue comme de court terme (Jan, 2018). Cet article entend étoffer cette typologie. Par ailleurs, si nous partageons ces analyses, notamment autour de la centralité du sport dans l’engagement, nous souhaitons ici nuancer le constat d’une satisfaction des livreurs vis-à-vis de l’activité et du statut d’auto-entrepreneur.

Étudier les trajectoires de livreurs à vélo permet de constater, d’une part, qu’il existe une diversité de profils et, d’autre part, que tous ont un rapport au travail ambivalent. Celui-ci permet d’éclairer les difficultés, mais aussi les conditions de possibilité des mobilisations de livreurs, dans la lignée des travaux de Vandaele (2017) sur la syndicalisation des livreurs à vélo en Belgique par exemple. La question peut se résumer ainsi : pourquoi les coursiers expriment-ils des insatisfactions dans leur travail ? De quelle manière et dans quelles conditions ces critiques se transforment-elles en mobilisations collectives ?

Notre enquête de terrain [5] nous a permis d’accumuler divers matériaux : documents, observations et neuf entretiens semi-directifs avec des coursiers et coursières travaillant pour les quatre plateformes de livraison implantées dans l’agglomération lilloise. Notre attention s’est portée particulièrement sur Deliveroo et Uber Eats, qui sont les acteurs majeurs sur le marché lillois. Les entretiens semi-directifs ont porté sur la question du rapport au travail et du sentiment d’autonomie, fortement valorisés dans la communication des foodtechs. Nous avons également interrogé les enquêtés sur leur entrée dans l’activité et leur expérience du travail en général. Le choix a été d’adopter une analyse en termes de « carrière », en faisant l’hypothèse que le rapport ambivalent des livreurs à leur activité est le résultat d’une évolution dans le temps. Pour Howard Becker, « dans sa dimension objective, une carrière se compose d’une série de statuts et d’emplois clairement définis, de suites typiques de positions, de réalisations, de responsabilités et même d’aventures. Dans sa dimension subjective, une carrière est faite de changements dans la perspective selon laquelle la personne perçoit son existence comme une totalité et interprète la signification de ses diverses caractéristiques et actions, ainsi que tout ce qui lui arrive » (Becker, 1985:146). Loin de se limiter à la dimension professionnelle, étudier la carrière des coursiers permet d’articuler leur expérience du travail aux autres sphères de vie et d’envisager ainsi le processus pouvant conduire à un engagement protestataire (Fillieule, 2001).

Afin de saisir la variété des rapports à l’activité, nous avons cherché à diversifier les profils en maximisant les contrastes entre livreurs. Cela permet d’obtenir un échantillon significatif, à défaut d’être représentatif, en l’absence de statistiques permettant de contrôler notre échantillon (encadré 1). La population des livreurs à vélo serait surtout composée de personnes cumulant plusieurs activités, notamment des salariés mais principalement des étudiants (Jan, 2018), ce que corrobore notre enquête. C’est une population jeune, au sens biologique et biographique du terme, composée principalement de personnes ayant moins de 30 ans et pour qui cette activité constitue souvent l’une des premières expériences professionnelles, en parallèle ou à la suite de « petits boulots », déclarés ou non, souvent saisonniers (Jan, 2018:11). Effectivement, dans notre échantillon, aucun enquêté ne dépasse les 25 ans. On trouve des étudiants cherchant un complément de revenu, des travailleurs cumulant cette activité avec une activité salariée et des coursiers dont c’est l’activité principale. Seule une personne avait déjà été salariée à temps plein auparavant, dans un secteur connexe : celui de la restauration. Les caractéristiques des enquêtés sont présentées plus en détail dans le tableau 1.

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L’article se divise en trois parties correspondant à trois étapes de vie, selon l’analyse processuelle et séquentielle induite par le concept de carrière. Si la carrière suppose une inscription temporelle, celle-ci est cependant limitée par la brièveté de l’activité. On peut donc interroger les effets de socialisation d’une activité pratiquée seulement six mois. Ces précautions prises, considérer le rapport quotidien à l’activité de manière évolutive semble permettre de saisir le plus finement les dynamiques à l’œuvre. Nous nous intéressons dans un premier temps aux propriétés sociales et aux motifs invoqués par les livreurs au moment de l’entrée dans l’activité (I). Sont ensuite abordés les effets de la socialisation professionnelle, qui conduisent à distinguer différentes pratiques de l’activité (II). Enfin, nous portons notre attention sur l’émergence des critiques et les conditions dans lesquelles celles-ci peuvent conduire à la sortie de l’activité et/ou à l’engagement protestataire (III).

I. L’entrée dans les foodtechs : comment devient-on livreur ?

L’approche en termes de carrière permet de reconstruire « une succession de phases, de changements de comportements et de perspectives de l’individu » (Becker, 1985:45). Elle nous invite à prendre en compte les « raisons d’agir avancées par les individus » tout en les articulant aux « positions successivement occupées par ces individus » (Fillieule, Mayer, 2001:23). La première étape à laquelle il faut s’intéresser est donc celle de l’entrée dans la carrière de livreur, en tenant compte des dispositions des individus attirés par cette activité (I.1) mais aussi des motifs invoqués par les individus eux-mêmes, qu’ils soient positifs (I.2) ou négatifs (I.3).

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I.1. Livreur, un travail de jeunes

Jan (2018) fait remarquer que la jeunesse tant biologique que sociale des coursiers fait partie des conditions de possibilité d’entrée dans l’activité. Ce sont à la fois leur condition physique et leur situation sociale (absence de charges familiales, soutien des parents) qui disposeraient les jeunes à s’accommoder aux horaires flexibles et souvent décalés, à la discontinuité des revenus et au grand volume d’heures travaillées. Sofiane confirme cette importance de l’âge : « Moi, je vois vraiment ça comme un travail de jeune, Uber ». Le régime lui-même est pensé pour attirer les jeunes puisque l’âge est l’un des critères donnant accès à l’Accre [6]. Cette raison est mise en avant par Naïm :

« C’est intéressant, si jamais on a moins de 25 ans, en tant qu’étudiant, on bénéficie de l’Accre : ça veut dire qu’on ne paie pas beaucoup de charges. Normalement, on doit payer 24 % de charges au RSI [7], et si on a moins de 25 ans, on peut avoir des facilités, c’est-à-dire payer 6 % la première année. »

Notre enquête confirme également la thèse d’un faible degré de dépendance, du moins initialement, à l’activité (Mias, 2018 ; Jan, 2018). L’usage est majoritairement étudiant [8] et ne constitue donc ni l’unique activité, ni la seule source de revenus puisqu’il intervient en complément de bourses ou d’aides parentales. Pour Yohan, « 80 %, c’est des étudiants ». Ghilès explique travailler pour bénéficier d’un complètement de revenu :

« Cette activité-là, Uber, c’est juste, on ne va pas dire un passe-temps, mais juste pour avoir un petit revenu, mon petit argent de poche : d’ailleurs, je ne travaille pas tous les jours, je travaille quand je peux, quand je ne suis pas fatigué, les week-ends c’est tout. Mais en soi, je ne le fais pas pour financer ma vie ou mes études. »

Aucun enquêté n’a commencé l’activité de livreur à temps plein. Tous étaient soit étudiants, soit salariés au moment de devenir livreur. Certains ont ensuite abandonné leurs études ou leur emploi parallèle pour se consacrer pleinement à la livraison.

De plus, si un biais dans la constitution de l’échantillon n’est pas à négliger, on constate que toutes et tous bénéficient d’un capital économique et/ou culturel relativement important du fait de leur milieu d’origine (tableau 1). En effet, les parents des enquêtés exercent tous des activités relevant du monde des indépendants (petits entrepreneurs, professions libérales) ou des franges supérieures du salariat (cadres et professions intellectuelles supérieures ou professions intermédiaires, dans le secteur public pour une bonne partie). Ce soutien familial leur garantit notamment de bénéficier de ressources externes sécurisantes (Jan, 2018) permettant de mieux affronter les incertitudes liées à une activité précaire. Ces constats corroborent ceux d’Abdelnour (2017) concernant l’ancrage de l’auto-entrepreneuriat dans le système salarial, et ce particulièrement pour les livreurs de sexe masculin et de nationalité française. C’est moins le cas pour les enquêtés s’éloignant de cette norme (femme, étudiants racisés ou étrangers) dont les origines sociales sont paradoxalement plus élevées.

I.2. Liberté, revenu, passion : les motifs du travail à vélo

Pour cinq de nos enquêtés, l’activité constitue leur première expérience de travail, ce qui se traduit par une méconnaissance du monde salarial. La figure du salarié est souvent dépeinte en contre-exemple, réduite à un travail de bureau aux horaires imposés.

L’activité de livreur est dès lors construite en opposition à une représentation négative du salariat, marquée par l’ignorance « des protections et des avantages offerts par le système salarial, auquel ils n’ont pas toujours été confrontés » (Jan, 2018:11). L’âge social des enquêtés éclaire ainsi leur raisonnement « essentiellement en termes de revenu net, sans véritablement se soucier des cotisations versées et ne se [projetant] pas à long terme dans l’avenir » (Jan, ibid.:11). En effet, ce qui paraît avantageux aux yeux des coursiers interrogés est la logique de revenus, souvent pensés en-dehors de ce qu’ils appellent les « charges » ; s’y ajoutent la flexibilité et l’absence de contraintes horaires.

Ces mérites du statut en termes de revenu et de liberté sont présents, que le coursier soit critique de son travail ou non. Medhi, qui est pourtant le créateur du CCLM, une organisation critique de la condition des « ubérisés », revendique cette envie qu’il avait au moment où il a pris la décision de s’inscrire comme auto-entrepreneur : « Bah, ce qui m’a poussé à devenir livreur de base, c’était plutôt cette flexibilité, chez Uber, c’était vraiment de pouvoir travailler quand je veux. »

Les coursiers mettent également en avant l’absence de hiérarchie et l’autonomie dans leur travail, deux éléments qu’on retrouve dans le discours des plateformes [9]. Le régime d’auto-entrepreneur n’est pas qu’un outil ; il est également un « dispositif porteur de normes et porté par des discours » (Abdelnour, 2017:290). Il tendrait à reproduire une « culture politique » des indépendants qui reposerait sur l’expression d’un attachement à la liberté d’entreprendre et à l’initiative individuelle contre l’État (Mayer, 1986). Ainsi, nos enquêtés semblent adhérer en partie à ce mythe du self-made-man, ignorant l’apport de leurs origines sociales (Reix, 2012:43), alors qu’ils sont rarement issus des classes populaires et ont eu accès à l’enseignement supérieur.

Bien plus, ce sont les avantages matériels qui sont mis en avant, notamment la possibilité de « se faire de l’argent facile », puisque pour un revenu qu’ils jugent équivalent ou supérieur au Smic, il n’existe aucun processus de sélection lors du recrutement. Les coursiers souhaitant rejoindre la « flotte » sont invités à se rendre à des sessions physiques de recrutement ayant lieu à intervalles réguliers, toutes les semaines ou tous les mois, selon la plateforme et la période.

Enfin, la majorité des coursiers déclarent être des « passionnés de vélo », voire avoir été socialisés au vélo dans leur famille et adhérer à une « culture du vélo ». Le travail est alors vu comme un plaisir, peut-être même un « travail passionné », participant d’une « professionnalisation des loisirs » (Godbout, 1986:33-40). Le statut d’auto-entrepreneur est ainsi vu comme une manière d’exercer un loisir rémunéré.

I.3. Une voie de salut face aux contraintes du marché du travail

Comprendre l’activité de livreur comme un « travail de jeunes » suppose aussi de le réinscrire dans le faisceau de contraintes qui orientent l’expérience de l’insertion sur le marché du travail. Pour des jeunes rencontrant des discriminations à l’embauche (encadré 2) ou ayant intégré le fait que les difficultés de la conjoncture économique faisaient d’eux une « génération sacrifiée » à l’écart de l’emploi, le choix de l’auto-entrepreneuriat peut être un choix par défaut mais aussi apparaître comme une activité plus « digne » ou attractive que d’autres formes de travail précaire de court terme.

Naïm explique avoir gagné 2 300 euros en décembre et conclut : « C’est mieux que de travailler au Mc Do (…). Comme job étudiant, entre travailler au Mc Do et gagner 7 euros et pouvoir gagner plus, bah, j’ai choisi livreur, parce que je pouvais gagner plus que le Smic ». En effet, tous les « jobs étudiants » ne se valent pas (Pinto, 2014). Pour Jan, être livreur à vélo constituerait même une activité « socialement valorisée » du fait de son accessibilité, de la rémunération ou de la valorisation d’aptitudes physiques. Sans aller jusqu’à valoriser leur travail, nos enquêtés s’en contentent. Sofiane constate : « Je ne me sens ni valorisé, ni dévalorisé. Ce n’est pas astronaute, mais ce n’est pas tueur à gage non plus. »

Cette activité correspond avant tout à l’idée que se font les jeunes de ce que doit être un « travail de jeune ». Vivant leur première expérience professionnelle, ils « envisage[nt] la précarité comme un passage incontournable mais devant rester transitoire » (Méda, Vendramin, 2013:151). Naïm s’étonne par exemple qu’on lui demande s’il se sent valorisé dans son travail :

« Je ne sais pas, quand tu travailles au McDo, est-ce que tu te sens valorisé ? Je ne sais pas, par exemple, c’est un travail comme les autres, ce n’est pas un travail où tu vas te sentir valorisé. »

Le fait que le travail de livreur soit perçu comme ponctuel, uniquement destiné à fournir un revenu élevé à court terme et ne constituant par leur identité sociale permet à ces étudiants de l’envisager positivement.

La souplesse du recrutement éclaire en particulier son attractivité pour les jeunes victimes de discriminations racistes à l’embauche. Un enquêté en particulier, Sofiane (encadré 2), a mis en avant ce problème, s’étonnant même d’être accepté, malgré son casier judiciaire mentionnant un délit jugé l’année précédente et comportant une faute d’orthographe. Selon lui, « ça a été le cas de beaucoup, qui n’avaient ni statut d’auto-entrepreneur ni casier judiciaire vierge et qui ont été embauchés. »

En raison de leur nationalité, les étudiants algériens dépendent de règles spécifiques aux accords d’Évian qui compliquent les démarches en termes d’embauche. Sofiane explique :

« Ce n’est pas pour faire la victime, mais quand on est étranger, déjà, ça recrute moins, mais quand on est Algérien encore plus, parce que nous, on a besoin, en tant qu’Algériens, d’autorisations de travail. (…) C’est ce qui m’a poussé, moi, en tant qu’étranger, à travailler avec Uber, parce qu’ils ne demandent pas d’autorisation de travail, étant donné que notre statut n’est pas celui de salarié mais celui d’auto-entrepreneur. »

La flotte d’Uber Eats [10] se constituerait majoritairement d’étrangers, souvent venus en France pour leurs études, pour qui cette activité était la seule possibilité de revenus. « Il faut se rendre compte que c’est la seule alternative pour beaucoup, pour beaucoup d’étrangers. D’ailleurs, 80 %, on va dire 60 % des livreurs que je connais, c’est des étrangers, des Algériens, des Marocains… », ajoute Sofiane.

La présence de personnes discriminées de par leur origine réelle ou supposée serait liée au niveau de sélectivité des plateformes. La flexibilisation progressive des modes de recrutement [11] entraînant une moindre sélectivité, comme chez Deliveroo, elle permet une plus grande mixité :

« Avant, je passais devant leur QG (…) et je voyais que c’était en majorité des Blancs. Ce n’est pas l’impression que j’ai eue avec Uber, parce que dès que j’ai commencé à travailler avec eux, je ne voyais que des Africains, des Maghrébins. Maintenant Deliveroo, ça a changé (…), maintenant la majorité chez Deliveroo aussi c’est des Maghrébins, des Africains, etc. »

II. Socialisation professionnelle et rapports à l’activité

Si les raisons de l’entrée dans l’activité semblent relativement partagées par tous les coursiers, l’inscription durable dans le collectif de travail (II.1) fait émerger des différences entre les coursiers qui développent une pratique utilitariste (II.2) et d’autres qui s’inscrivent dans une trajectoire de professionnalisation (II.3).

II.1. Le développement de sociabilités professionnelles

Comme chez Mc Donald’s, les plateformes se présentent comme des espaces de travail offrant « une ambiance cool », participant au processus de socialisation préalable à la vie de l’entreprise (Benvenuti, 2006:45). Partant de là, des sociabilités se nouent au sein du travail et participent de l’apprentissage du métier de coursier, car elles facilitent l’intégration des normes et rôles sociaux attendus. À rebours de l’isolement et de la concurrence dont le statut d’auto-entrepreneur serait porteur, tous les coursiers expliquent nouer des liens au sein de la « flotte », voire y retrouver la majorité de leurs amis et connaissances. Se créent au sein de cette communauté un vocabulaire propre emprunté au monde anglo-saxon (biker, shifts, no-show…) mais aussi des références communes qui sont produites par les plateformes grâce à l’organisation de soirées conviviales ou à l’envoi de newsletters mensuelles. Lors de ces soirées sont partagées des anecdotes sur les clients, le chiffre d’affaires de la semaine ou des blagues sur les plateformes (« tu roules comme un Uber »).

Pour Sara, il s’agit d’une « grande famille » et d’une « communauté » qu’elle a appréciée avant même d’y appartenir, alors qu’elle était encore salariée dans un restaurant. Sofiane parle d’entraide entre livreurs :

« Je me sens bien, même la communauté elle était bien, j’avais de bons rapports avec tout le monde, on discutait entre les commandes ; des fois, j’accompagnais un pote pendant qu’il faisait sa commande parce que moi je n’en avais pas, vice-versa, ça sonnait en chemin, il repartait, c’était sympa, on se recroisait. »

Ces relations au travail « réhabilitent l’identité professionnelle des travailleurs, redonnent du sens et de la qualité à leur travail et fournissent l’occasion de développer des collectifs ; collectifs qui entretiennent des formes de sociabilité, de coopération, de solidarité et créent un milieu de travail plus supportable et plus stimulant » (Linhart, 2017:230). Ainsi se créent des identités professionnelles relationnelles (René, 1993:44) mais aussi biographiques car elles permettent aux individus d’être socialement reconnus, de s’identifier et d’être identifiés dans le champ du travail et de l’emploi (d’être coursier, avec tout ce que cela implique en termes de construction identitaire et de présentation de soi). Toutefois, comme le sous-entend la blague citée plus haut sur les « livreurs Uber », cette identité professionnelle est à la fois commune à tous les livreurs et différenciée selon leur plateforme de prédilection, ce qui permet d’expliquer des rapports distincts à l’activité.

II.2. Quand la « tactique des indépendants » rencontre des dynamiques de professionnalisation

Il est possible de dessiner deux idéaux types de pratique de l’activité de livreur. La première correspondrait à un « intérim de transition » (Jan, 2018), pour lesquels la pratique du régime est instrumentale et l’activité considérée comme de court terme. Parmi notre corpus d’enquêtés, se dessine une distinction d’usages. Si la « tactique des indépendants » semble partagée par tous à l’entrée dans l’activité [12], elle est maintenue au fil de la carrière par les coursiers dits « Uber ». Ces derniers continuent à avoir un rapport à la plateforme faisant que, « n’ayant pas fait allégeance à telle ou telle plateforme, ils n’ont pas le moindre devoir de fidélité, sont prêts à la quitter à la première opportunité qui se présente, à la court-circuiter, à travailler simultanément pour plusieurs plateformes, en fonction des avantages qu’elles proposent et de l’image d’eux-mêmes qu’ils retirent de telle ou telle participation » (Flichy, 2017:385). S’ils sont aussi en recherche de stabilité, ils n’envisagent pas de la trouver dans une activité de coursier (encadré 2). Cette pratique correspond à celle décrite plus haut par les cumulants ou les étudiants.

L’expérience précaire peut se heurter à des volontés progressives de pérennisation de l’activité, qu’on retrouve davantage chez les coursiers affiliés aux plateformes plus sélectives qui voient leur activité comme une réelle profession exigeant des compétences [13]. Ils ont pour point commun d’avoir abandonné leurs études. Ils ont également des origines sociales plus modestes et exercent l’activité soit à plein temps, soit en cumul d’une activité salariée sur une longue période. Ils sont souvent les plus intégrés à la communauté des coursiers et développent un discours « élitiste » regrettant l’absence de sélection dans le recrutement et discréditent certains coursiers vus comme « irresponsables » (encadré 3). Sara dit à propos de la plateforme Uber Eats :

« Je n’aime pas leur manière de ne pas être professionnels, et je n’aime pas travailler avec des gens qui ne sont pas professionnels (…), mais Uber, ils sont particulièrement… cons. (…) À côté de ça, il y avait beaucoup de coursiers qui avaient trouvé je ne sais pas combien de failles et qui récupéraient une commande, qui allaient la manger et tu voyais des gars à Opéra avec je ne sais pas combien de sachets de nourriture, des commandes qui évidemment n’allaient jamais arriver et Uber s’en foutait complètement. »

Finalement ils affirment, à rebours d’un usage que les discours autour du statut d’auto-entrepreneur permettent, que les coursiers ne doivent pas avoir une pratique utilitariste de la plateforme mais doivent au contraire la percevoir comme une fin ou a minima comme un métier qu’il s’agit de bien faire pour satisfaire les clients ou les partenaires, ne pas nuire à la plateforme. L’ancienneté serait déterminante dans cette ambivalence : les coursiers adoptant cette position exercent tous depuis plus de deux ans et ont observé les évolutions internes aux plateformes et entre plateformes. Le passage par Take Eat Easy [14] semble structurant dans la perception de l’activité. Si, pour Sara, « c’est vraiment des entreprises qui peuvent s’écrouler du jour au lendemain », Nathan, lui, explique : « J’ai toujours une crainte que ça ferme du jour au lendemain. » Cette angoisse « quant à la fragilité des start-ups justifie une volonté de pérennisation de l’activité, qui s’accompagne d’une stabilité, notamment dans la constitution de la flotte. Le discours professionnel ne présume pas d’un engagement à long terme puisque ses auteurs continuent à considérer cette activité comme transitoire, mais ont intériorisé une « bonne conscience professionnelle » valorisée par la plateforme dans ses mécanismes de recrutement mais aussi par la conscience de ne plus être étudiant, ce qui rend nécessaire la construction de son identité sociale positive à partir du travail.

Pourtant, tous les étudiants ne correspondent pas à cette catégorie d’« utilitaristes » : c’est le cas par exemple de Medhi et David, puisqu’on observe des effets de socialisation par le travail. De plus, ce sont trois catégories de travailleurs qui ont été observées, puisqu’il existe également des travailleurs en situation de cumul d’activités.

II.3. La place des collectifs de travail

Cette distinction binaire des rapports à l’activité appelle donc à davantage de nuance, ce que permet la notion de « collectif de travail ». Défini comme « l’ensemble des travailleurs engagés dans la même situation de travail et qui sont en relation les uns avec les autres, interagissent les uns avec les autres », les auteures nous invitent à l’envisager comme un processus : les collectifs de travailleurs n’existent pas d’avance et se construisent au fil des échanges ou d’évènements (Avril, Cartier, Serre, 2010:195). Les sociabilités existantes, permises lors des moments d’attente devant les restaurants ou autour des places (Lemozy, 2019) participent de la construction de ces groupes qui peuvent faire se sentir les travailleurs « comme faisant partie d’un même ensemble », voire même prendre « conscience d’avoir des intérêts communs » avec leurs collègues (Avril et al., op. cit.:194). À l’inverse, l’inscription au sein de ces collectifs peut se révéler être un frein à l’action. C’est le processus de construction et de stabilisation de ces collectifs de travail, au regard des conditions d’emploi particulières, qui explique davantage l’ambivalence de ces rapports.

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En effet, le sentiment d’appartenance à la plateforme Deliveroo ou Foodora, qui sont les plus sélectives et fonctionnent sur un principe d’inscription aux shifts via un planning, semble être déterminant du rapport « professionnalisant ». L’opposition aux autres plateformes (comme Uber Eats) témoigne de l’impossibilité pour ces coursiers à se sentir inscrits dans un collectif de travail plus large que la plateforme où ils exercent principalement leur activité. L’inscription de long terme dans le collectif de travail les pousse alors à incorporer les logiques de l’entreprise et à développer des réflexes de défense du groupe professionnel, comme c’est le cas pour Sara ou David. Les sociabilités sont donc poreuses aux discours des plateformes ; les solidarités sont alors hétéronomes et dépendantes des représentations produites par celles-ci. Ainsi, les travailleurs sont « pris au jeu » (Cartron, 2003) imposé par la plateforme et intègrent la défense « corporate » dans leurs missions de travail. Ce qui est « vécu initialement comme un “job étudiant”, transitoire et permettant un jeu social sur des identités “à côté”, devient le centre de l’identité professionnelle et sociale en devenant le lieu d’entrée dans la “vraie” vie active » (Collovald, Mathieu, 2009:26). La concurrence entre plateformes est donc un frein à la capacité de mobilisation de ces collectifs de travail pourtant solides.

Les travailleurs pris dans le jeu de la concurrence sont également ceux qui bénéficient des rares positions hiérarchiques existantes. David et Sara occupent ou ont occupé des positions d’ambassadeur ou de chef de flotte (encadré 3). Contrairement à ce que les recherches sur Mc Donald’s décrivent, les anciens étudiants qui se sont maintenus dans l’entreprise et qui ont bénéficié de promotions internes ne se situent pas « au centre des conflits » alors que, paradoxalement, ils sont effectivement les plus « critiques à l’égard du système » (Benvenuti, 2006:53). Le cas de Mc Donald’s pointe la difficulté pour les travailleurs maintenus dans un statut d’étudiant à se mobiliser, notamment au regard d’un recrutement ciblant la docilité, la réactivité et l’adaptabilité dans un collectif de travail où la surveillance entre pairs accompagne celle de managers ayant obtenu cette position suite à des promotions internes valorisant le respect des règles (Cartron, 2003). À l’inverse ici, si la mobilisation se révèle extrêmement difficile, ce sont les travailleurs-étudiants qui sont les plus disposés à se mobiliser, par leur rapport différencié au collectif de travail : plus récréatif ou insouciant, il est davantage basé sur des solidarités qui permettent également la prise de conscience contestataire.

III. Rupture dans la carrière : crises et possibilités de mobilisations

Pour Bouffartigue, la précarité salariale implique une triple fragilisation : celle de l’emploi (contrat ou droit du travail), du travail (collectifs, conditions et sens de l’activité) et des relations professionnelles (capacités de défense et représentation collectives) (Bouffartigue, 2012:102). Il en va de même pour la condition auto-entrepreneuriale : non seulement il existe une précarité statutaire, en l’absence de contrat de travail et de protections qui en découlent, mais au fur et à mesure, l’expérience de l’activité tend à la perte de sens au travail (III.1), tandis que les conditions matérielles d’exercice de l’activité, tout comme son régime juridique, sont des freins à l’organisation collective. Pourtant, des résistances apparaissent (III.2), même si l’exit (Hirschmann, 1970) est souvent envisagé, se heurtant toutefois à des difficultés à franchir le pas (III.3).

III.1. Quand la flexibilité se heurte à la précarité et au manque de reconnaissance

« Des décalages significatifs existent entre le statut de l’emploi et le sentiment d’être ou non en situation sociale précaire » (Bouffartigue, 2012:107), ce qui implique que tous les coursiers ne se pensent pas comme précaires. Pourtant, tous sont critiques de leurs conditions de travail. La question de la rémunération est le point de convergence, que les enquêtés se projettent ou non sur le long terme dans l’activité.

La critique la plus systématiquement énoncée vise les « charges » dues au RSI et considérées comme trop élevées. La perte d’une partie de leur revenu, souvent supérieur au Smic, suscite chez les enquêtés un sentiment de frustration, voire de dépossession, envers cette administration qui leur retire le fruit de leur travail. Cette dénonciation de la pression fiscale de l’État, typique de la culture politique des indépendants (Abdelnour, 2017), surprend puisque, parmi nos huit enquêtés, trois ont affiché un positionnement politique à gauche voire à l’extrême gauche pendant ou après l’entretien, tandis que la majorité d’entre eux ont au moins un parent travaillant dans le secteur public, ce qui prédispose à un rapport moins critique à l’égard de l’État (Mayer, 2000). Pourtant, ce rapport s’inscrit ici dans une critique plus large de la faible rémunération des livreurs, liée à la maximisation du profit recherchée par les plateformes. Ils font part d’une déception vis-à-vis de la volonté de la plateforme de réaliser des profits « sur leur dos », dénonçant un « foutage de gueule » lorsque, par exemple, la plateforme promet des bonus à la productivité (plus dix euros pour dix commandes en une soirée, etc.) et négocie les « primes de pluie ». On voit dès lors se dessiner un sentiment de perte de sens du travail, toujours sur fond d’épuisement causé par les conditions climatiques éprouvantes et de revenus en baisse. L’activité peut d’ailleurs se révéler dangereuse, et les risques encourus ne paraissent pas à la hauteur des bénéfices retirés : « Il y a quand même un coursier qui s’est explosé la rate en livrant un sushi. Notre vie vaut-elle vraiment un sushi ? », soupire Sara.

Au fil du temps, les désillusions ou la perte de l’« illusio » professionnel succèdent à l’enthousiasme premier, comme l’exprime Sara, qui quittera l’activité peu après notre entretien, pendant lequel elle a paru la plus désenchantée [15] :

« C’est assez… beaucoup de frustrations en fait, et de désillusions sur ce boulot. Quand tu… je ne sais pas, quand tu vois des publicités qui te parlent du statut d’auto-entrepreneur, c’est assez idyllique, ils disent : “Ouah trop bien, tu es auto-entrepreneur, tu crées ton entreprise, c’est super, tu es vraiment à ton compte, c’est toi qui gères ta manière de travailler, ta manière de gérer ton argent”, et voilà. Et au final, c’est un sacré piège. »

III.2. Résistances et mobilisations au travail

L’expérience du travail permet d’envisager l’expression publique de critiques et l’émergence de conflits, plus ou moins ouverts, puisque « l’expérience quotidienne (…) est nécessairement aussi faite de résistance ordinaire à la domination au travail » (Bouffartigue, 2012:101). Il s’agit ici de voir comment « des mécanismes sociaux défavorables initialement à des engagements contestataires se trouvent convertis en déterminations à l’action » (Collovald, Mathieu, 2009:121).

L’absence de présence syndicale, d’un lieu physique d’exercice de l’activité, le statut d’indépendant, la discontinuité des horaires et de l’implication, et l’inexpérience de mobilisations collectives sont autant de freins à l’éclosion de conflits professionnels [16]. Cette configuration du travail rend davantage possibles des tactiques individuelles ou collectives de contournement des contraintes.

Ce travail solitaire échappant à la surveillance directe permet de développer tout un ensemble de pratiques de réappropriation de l’activité pour la rendre plus rentable et avantageuse. Ces « mauvaises pratiques » (encadré 3) sont autant de tactiques d’aménagement des contraintes qui peuvent prendre la forme de l’annulation d’une commande trop éloignée pour maximiser le nombre de commandes en n’effectuant que des trajets courts, ou le calcul par GPS d’un itinéraire pour les voitures (encadré 2), les livraisons en voiture ou encore le recours à des « bot » permettant de réserver certaines plages horaires dans le planning de Deliveroo. Elles peuvent également être collectives grâce à l’existence de collectifs de travail : échange de réservations sur le planning horaire, « bons plans » ou boycott de certains restaurants et clients jugés dangereux. L’une des stratégies utilisées par les étudiants étrangers [17] est la location de comptes : une personne remplissant les conditions de la plateforme s’inscrit et loue son compte aux refusés.

Les caractéristiques de ceux ayant recours à ces stratégies sont encore floues. D’après les enquêtés, elles seraient le fait des « utilitaristes ». Cela peut en fait être la mise en pratique de la prise de conscience de ses intérêts par le collectif de travail lorsque s’ouvre une opportunité de résister à la plateforme quand il est possible d’échapper à sa surveillance. S’il apparaît que les individus les plus « professionnels » se refusent à des stratégies de contournement pouvant « porter atteinte » à la plateforme, les stratégies de solidarité semblent être le fait de tous les coursiers, quel que soit leur rapport à l’activité, puisque tous ont créé des collectifs de travail, plus ou moins soudés.

Les coursiers se retrouvent parfois face à une « offre d’engagement contestataire » (Collovald, Mathieu, 2009) proposée par des entrepreneurs de mobilisation, adoptant un rôle de leader à des moments particuliers où la situation ne semble plus supportable car elle ne répond plus aux diverses attentes ayant guidé l’entrée dans l’activité. Les deux « leaders » identifiés au cours de l’enquête que sont Medhi, membre des Jeunes communistes et créateur du CCLM [18], et Sofiane, dont le père est diplomate et qui étudie l’économie, se distinguent en outre par un habitus militant ou un plus fort capital culturel.

Le moyen d’action privilégié est la mise en place de soirées « zéro commande », soit l’appel aux coursiers à ne pas se connecter un soir où la demande est la plus forte, mais aussi aux clients à ne pas commander. Les coursiers se rassemblent alors devant le restaurant le plus populaire et forment un piquet de grève. Leur but est de convaincre voire d’informer leurs pairs sur le terrain, notamment en jouant sur les proximités (Collovald, Mathieu, 2009), car les réseaux sociaux ne semblent pas avoir un impact efficace d’après les enquêtés, qui y voient une plus grande possibilité de comportements de « passager clandestin » (Hirschmann, op. cit.). Malgré les tentatives du CCLM de défendre l’ensemble des coursiers, les mobilisations restent sectorisées par plateforme. Les épisodes de mobilisations collectives peuvent mener à des tensions entre ceux que Medhi appelle les « traîtres » acceptant les compromis managériaux et les membres du collectif accusés d’instrumentaliser le mouvement. C’est ce qui a conduit au retrait de Medhi après son implication dans un mouvement de grève chez Deliveroo (dont il ne fait pas partie) et la fin effective de l’activité du CCLM.

Finalement, ces mobilisations revendiquent avant tout des changements concrets à la marge (la fin de l’embauche massive, l’octroi des primes) et dépendent de leaders à la position précaire. Les dynamiques de grèves sont donc encore embryonnaires et reposent sur des individus plus que sur un collectif.

L’absence d’organisation collective peut s’expliquer par le fort turn-over des coursiers, la présence importante d’étudiants, a fortiori étrangers, l’absence d’implication de la part des syndicats locaux vis-à-vis de cette question (Vandaele, 2017), l’organisation géographique avec des campus éloignés du centre et plus généralement l’absence de militants parmi la population des coursiers, contrairement à d’autres villes comme Paris ou Bordeaux [19].

III.3. Une préférence pour l’exit ?

On pourrait penser que les jeunes faiblement inscrits dans les collectifs de travail et à la pratique distanciée se cantonneraient aux tactiques de résistances individuelles tandis que les plus investis dans l’activité auraient plus de raisons de se mobiliser collectivement pour exiger des changements. Paradoxalement, ce sont les « utilitaristes » qui optent pour la contestation visible, tandis que les « professionnels » ont une vision défaitiste suggérant que « les “lois du marché” sont acceptées et même assumées, sur le mode “à prendre ou à laisser” » (Mias, 2018:3). La « frustration » due au manque de réalisation de soi par le travail que ressentent les « professionnels » ne se traduit pas nécessairement par un engagement militant, contrairement à ce que décrivent Collovald et Mathieu pour les travailleurs dans les commerces de biens culturels (Collovald, Mathieu, 2009). C’est parce qu’ils n’arrivent pas encore à mesurer l’ampleur des « mauvais coups » faits par la plateforme que les jeunes coursiers sont optimistes, affirment-ils. Sara explique lors de l’entretien ressentir un mal-être au travail mais être « trop lâche » pour le quitter. Le fait d’être ancré dans l’activité semble entraver la capacité de mobilisation car celle-ci peut paraître plus coûteuse pour ceux qui ont « plus à perdre ». La critique passe davantage par les canaux internes (recours à l’ambassadeur) que par des actions portées vers l’extérieur (encadré 3).

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encadre3 2

À l’inverse, si on les considère moins comme dépendants que dotés en ressources et attachés à l’activité, il est possible d’envisager qu’ils se perçoivent comme de réels indépendants qui privilégient l’exit à la lutte contre les plateformes. Nathan explique ne pas vouloir se battre pour les plateformes puisqu’il souhaite leur disparition. « J’espère que des gens ne vont pas venir (…) ; moi, je n’ai plus envie de me battre pour une plateforme. J’ai envie de me battre pour des droits pour des coursiers mais pas contre des plateformes », explique-t-il. La création de sa propre activité d’indépendant ou l’intégration d’une coopérative peut être un choix privilégié par les « professionnels » (encadré 3). La résistance en interne peut, finalement, témoigner d’une dépendance à la plateforme de la part de ceux qui sont privés des ressources ou des dispositions nécessaires au lancement de leur propre activité.

Pourtant, le suivi du parcours des enquêtés après les entretiens a montré que la proportion de personnes ayant choisi l’exit et celle s’étant maintenue dans l’activité sont équivalentes parmi les deux « groupes » distingués. Sara et Yohan du côté des « professionnels » ont tous deux mis fin à leur activité de livreur, tout comme Sofiane et Ghilès côté « utilitaristes ». Cependant, ce choix ne suit pas les mêmes logiques puisqu’il constitue pour les « utilitaristes » moins une forme de contestation et une décision difficile que la suite logique voire planifiée de leur trajectoire personnelle. L’exit se révèle un choix difficile, tant par l’inscription dans un collectif de travail
socia(bi)lisant que par l’abandon des avantages procurés par le statut ou la pratique sportive (encadré 3).

Conclusion

Darmon souligne que « la construction et l’analyse des carrières offrent le double avantage de permettre la prise en compte (par opposition à une sociologie qui les disqualifierait) des perceptions, définitions et expériences des interviewés et leur objectivation, l’analyse sociologique de ces discours ne se limitant ni à leur enregistrement passif ni à une simple mise en forme rhétorique » (Darmon, 2008:158). Nos recherches permettent ainsi de mettre en lumière un résultat paradoxal : si tous les enquêtés s’accordent à identifier l’activité de livreur à vélo comme un « travail de jeune » et s’ils perçoivent en conséquence leur engagement dans cette activité comme transitoire, certains n’en viennent pas moins à développer une identité professionnelle et un lien durable à cette activité. Lorsque l’arrêt des études fait du travail le principal support de construction de l’identité sociale, un rapport « professionnel » au métier de livreur émerge, qui se légitime en s’opposant à la figure des coursiers « utilitaristes » et de la plateforme Uber censée être emblématique d’un rapport distancié au travail. Ces différenciations permettent d’éclairer les processus d’émergence de résistances individuelles et collectives. Tous les enquêtés partagent ainsi la même critique à l’égard des plateformes qui les exploitent et ne reconnaissent pas leurs efforts. Cependant, le passage des résistances individuelles aux protestations collectives s’avère problématique lorsque les collectifs de travail sont poreux aux discours des entreprises. Mieux comprendre les ressorts des (fragiles) engagements protestataires et des désengagements professionnels des coursiers supposerait d’étudier plus en détail le contexte social et politique local afin de le comparer à d’autres configurations où l’action collective s’est davantage affirmée, afin de questionner, notamment, la place des collectifs de travail au regard de l’absence de groupements de représentation.

Chloé LEBAS*

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*Étudiante en master 2 Métiers de la recherche en science politique, Université de Lille/Institut d’études politiques (IEP) de Lille, chloe.lebas@sciencespo-lille.eu.

[1].    Le régime de micro-entrepreneur a officiellement remplacé le régime d’auto-entrepreneur au 1er janvier 2016, en application de la loi Pinel. Cependant, le terme utilisé par les coursiers continue à être « auto-entrepreneur ». En outre, le changement de terme n’est pas significatif dans son contenu. Conserver le terme d’« auto-entrepreneur », comme nous le ferons dans cet article, permet de mettre en avant le mythe entrepreneurial et de placer l’individu, son autonomie, sa volonté au cœur des discours autour du régime.

[2].    Cet article porte sur notre mémoire de master 1, réalisé sous la direction de Cédric Passard à l’IEP de Lille. Nous tenons à remercier également Tristan Haute pour son aide durant la réalisation dudit mémoire et de cet article. Enfin, nous remercions Karel Yon, Camille Dupuy, Marcus Kahmann pour la relecture d’une première version de cet article et Sophie Béroud pour ses commentaires.

[3].    Le terme « ubériser » fait son entrée dans l’édition 2017 du dictionnaire Le Petit Robert. La définition proposée est la suivante : « déstabiliser et transformer avec un modèle économique innovant tirant parti des nouvelles technologies ».

[4].    Le régime d’auto-entrepreneur, désormais appelé micro-entrepreneur (note 2, p 37), se voit comme une aide à la création d’entreprises permettant une simplification administrative (pas d’immatriculation au registre du commerce ou au répertoire des métiers, exonération de TVA, suppression du forfait incompressible de cotisations sociales et versement à taux fixe de l’impôt sous conditions de ressources). Sur le processus politique de sa mise en œuvre, voir
Abdelnour (2017).

[5].    Entamée à l’occasion d’un mémoire de master 1 et qui s’est poursuivie lors du master 2.

[6].    L’aide aux créateurs et repreneurs d’entreprise, dispositif créé en 1979 et considéré par
Abdelnour comme le précurseur du régime d’auto-entrepreneur (Abdelnour, 2017).

[7].    Régime social des indépendants.

[8].    Ce qui rapproche ces travailleurs de ceux travaillant dans la chaîne de restauration rapide Mc Donald’s où 70 % des salariés sont des étudiants, eux aussi victimes d’un fort turn-over (Benvenuti, 2006). Comme nous le verrons plus tard, ce parallèle est d’autant plus pertinent qu’il est fait lui-même par les coursiers.

[9].    Nous avons analysé plus en détail les stratégies discursives de promotion de la part des foodtechs dans notre mémoire de M1 (Lebas, 2018). Une fois encore, le parallèle avec les travailleurs de Mc Donald’s peut être fait, puisque Cartron témoigne de l’adhésion à l’« ambiance de défi » instaurée par l’entreprise et reproduite par les salariés eux-mêmes, qu’il a lui-même vécue lors de son enquête participante (Cartron, 2003:62).

[10].   Depuis notre enquête, les conditions de recrutement ont toutefois changé, notamment parce qu’Uber Eats n’accepte plus aucun étudiant étranger depuis l’été 2018. Tous se sont reportés vers la plateforme Stuart ou pratiquent la location de comptes.

[11].   Ce processus est décrit dans notre mémoire de M1 (Lebas, 2018).

[12].   La manière dont se présente la plateforme attire des individus aux propriétés sociales particulières, ce qui conditionne l’intensité de leur engagement au sein de l’activité, mais aussi leur avancée dans la carrière. Ces coursiers ayant été attirés par la flexibilité et la possibilité de cumul des plateformes, cela se retrouve dans leurs pratiques de l’activité.

[13].   Sara et Nathan développent le discours élitiste le plus clair, mais Yohan et, dans une certaine mesure, Medhi peuvent être considérés comme relevant de la catégorie des professionnels.

[14].   Première foodtech à Lille, qui a été mise en liquidation judiciaire en juillet 2016.

[15].   Le fait qu’elle soit la seule à avoir connu une activité salariée de long terme permet probablement la comparaison et l’apparition d’un sentiment d’injustice.

[16].   Ces éléments contextuels justifient la terminologie de « mobilisations improbables », malgré les ressources sociales que possèdent les individus.

[17].   Qui ne sont plus autorisés à travailler pour Deliveroo et Uber Eats depuis juillet 2018.

[18].   Collectif des Coursiers de Lille Métropole créé en 2017.

[19].   Cette hypothèse est testée dans le cadre de notre travail de recherche de M2.

En bref...