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Quelle action collective dans le secteur des services "peu qualifiés" ? Le cas des femmes de ménage et des agents de sécurité (mai 2018)

Camille PEUGNY, Antoine ROUILLARD-PERAIN

L’avènement des sociétés post-industrielles, annoncé dès les années 1960 par Daniel Bell, devait aller de pair avec la montée des « cols blancs » et l’érosion marquée de la part des « cols bleus » dans la  population active des sociétés occidentales (Bell, 1973). Indissociable de la tertiarisation rapide des  économies dans les décennies d’après-guerre, portée par la forte croissance des Trente Glorieuses et  rendue inéluctable par les progrès technologiques, cette diffusion rapide des emplois qualifiés dans le  secteur des services devait se traduire par un puissant mouvement d’aspiration vers le haut de la  structure sociale de la plupart des pays occidentaux. Cette dynamique de l’emploi s’accompagnant  d’une amélioration assez généralisée des conditions de vie dans le contexte des Trente glorieuses, il est alors de bon ton de questionner la validité du concept de classes sociales, voire de prononcer leur
acte de décès (Nisbet, 1959). Les sociétés de l’abondance (Goldthorpe et al., 1969) tendraient à se  « moyenniser » à mesure que le style de vie des « nouvelles couches moyennes salariées » (Bidou,  1985 ; Grunberg et Schweisguth, 1983) et autres « noyaux innovateurs » (Mendras, 1988) essaimerait  dans l’ensemble de la structure sociale.

Quelques décennies plus tard, ces travaux paraissent évidemment datés, étroitement liés au contexte  économique de leur époque. Davantage « enterrées vivantes » que mortes (Van der Waal, Achterberg et Houtman, 2007), les classes sociales ressurgissent, du moins dans leur versant « objectif », dès lors  que le mouvement positif d’ensemble cesse de dissimuler l’ampleur des inégalités. Ce « retour » des inégalités et des classes sociales (Chauvel, 2001), amplement documenté depuis le début de la décennie 2000, s’accompagne de nouveaux clivages et de nouvelles formes de polarisation sociale liées aux profondes transformations du capitalisme et à la mondialisation des échanges (Castel, 1995, 2009 ; Reich, 1991). L’émergence d’un marché mondial contribue à mettre en concurrence les entreprises et les salariés à l’échelle de la planète. Par conséquent, parmi les salariés, les trajectoires divergent de manière croissante entre une fraction des plus qualifiés, préparés à la mondialisation de l’économie, dotés des compétences et ressources qui leur permettent de se muer en « entrepreneurs de leur propre carrière » (Castel, 2003), et les ouvriers et employés peu qualifiés, travaillant dans des secteurs malmenés par l’ouverture des échanges. Si les « manipulateurs de symboles, ces professions hautement qualifiées » qui œuvrent dans le secteur juridique ou dans la finance, « toujours prêts à
déplacer leurs maisons, leurs laboratoires et leurs bureaux » tirent profit de la mondialisation, ce n’est évidemment pas le cas des « travailleurs routiniers de plus en plus concurrencés par les travailleurs des pays pauvres » (Wagner, 2007, p. 25). Il est alors possible de soumettre au débat une opposition entre « gagnants » et « perdants » de la mondialisation : particulièrement documenté par les politistes et les spécialistes de sociologie électorale, ce clivage expliquerait en partie les succès des partis populistes d’extrême-droite dans de nombreux pays européens (Kriesi et al., 2008).

Du point de vue de la structure des emplois, la montée du secteur des services se traduit quant à elle d’une manière plus générale par une augmentation assez rapide du nombre d’emplois dits « peu qualifiés » occupés par des salariés qui constituent de ce fait un segment à part de la main d’œuvre, voire une « nouvelle classe sociale » (Chardon et Amossé, 2006). Ces emplois dans lesquels sont surreprésentés les femmes, les jeunes et les immigrés représentent un risque de confinement ou d’assignation pour celles et ceux qui les occupent car « la sphère des postes non qualifiés offre peu de connexion avec la sphère des emplois qualifiés » (Alonzo et Chardon, 2006). Ce clivage entre qualifiés
et non qualifiés recoupe en grande partie celui qui sépare, sur le marché du travail, les insiders et les outsiders (Emmenegger, 2009 ; Emmenegger et al., 2012 ; Lindbeck et Snower, 1989). Contrairement aux premiers, qui bénéficient de formes d’emploi relativement stables et sécurisées, les seconds font face à des conditions d’emploi et des types de contrat de travail qui les situent en grande partie à la marge du salariat.

En bref...