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Plateformes numériques, conception ouverte et emploi (juillet 2017)

Claude PARAPONARIS

Ce rapport présente une étude détaillée des facteurs de développement des technologies numériques au sein des activités de conception de l’industrie française.
Si la révolution numérique fait l’objet d’une attention sérieuse en France depuis peu, on doit remarquer que l’intérêt se porte en priorité sur les menaces pour l’emploi des qualifications peu élevées. Par contre très peu d’études et encore moins de préconisations sont dirigées vers le coeur de l’industrie à savoir sa capacité à créer de la nouveauté et à innover.
Pour prendre en charge cette question stratégique, ce rapport dresse un état des lieux des écosystèmes d’innovation afin d’apprécier la dynamique intrinsèque des activités professionnelles et des métiers de conception industrielle.
Un constat de convergence entre différents mouvements tend à s’imposer.
D’un côté, l’industrie s’est dotée de puissants moyens d’intégration de ses différentes activités. Ces moyens accordent une place centrale à la régulation par l’information.
De l’autre côté, sur les marchés de consommation, des moyens encore plus puissants (Big Data) se sont structurés afin d’influencer fortement la forme et le contenu de l’offre industrielle. Ces deux grands mouvements ont en commun la suprématie des données. Les choix statistiquement majoritaires font autorité.
Cette convergence fait problème puisque la place des connaissances et des métiers est minorée dans la dynamique industrielle. La créativité semble réservée à une portion réduite du processus de conception, ce qui peut faire craindre un affaiblissement des capacités d’innovation à l’échelle du système industriel.
Dans cette régulation cybernétique de l’industrie, les plateformes occupent une place centrale. Elles prennent une forme davantage numérique que physique. Il s’agit d’ensembles numériques de type PLM (Product Lifecycle Management dont le but est d’intégrer les différentes bases documentaires d’une entreprise afin de décider rapidement) accompagnés d’outils de gestion de projet ou lean management dont le but est l’économie des ressources mobilisées pour réaliser une activité.
Certes ces plateformes ne servent pas de la conception sur-mesure à des entreprises qui disposeraient de moyens réduits. Mais elles organisent des écosystèmes qui posent problème. Présentés comme ouverts et orientés en priorité vers l’innovation, ils sont en réalité de puissants verrous pour l’information des partenaires. En fonction de leur position dans l’écosystème, chaque partenaire dispose de droits d’accès limités aux données gérées par les PLM. Ainsi l’innovation n’est pas vraiment collaborative.
En termes de dynamique professionnelle, l’emploi des ingénieurs va continuer à croître dans les prochaines années, mais on ne peut pas se prononcer pour le moyen et long terme.
A court terme, les profils qualitatifs de compétence des ingénieurs sont assez clairs. L’idée commune de l’ingénieur de conception ressort complètement bouleversée par les évolutions des vingt dernières années. Des spécialisations sont fortement inscrites désormais dans l’univers de la conception. L’ingénieur-méthodes, l’ingénieur-métier et l’ingénieur-projet se partagent l’activité avec une nouvelle frontière entre pilotage administratif et économique de la conception et réalisation des lots ou modules de conception.
Dans ce contexte, les technologies numériques vont continuer à se développer. Elles vont intégrer de manière croissante les sphères de la production et de la distribution, elles permettront une régulation cybernétique massive et ultra-rapide à la manière de la hiérarchie économico-administrative qui régit actuellement les systèmes de conception.
Il faut alerter sur les risques d’affaiblissement de la créativité pour les ingénieurs. Ce qui pourrait rapidement se traduire par une perte de maîtrise technologique pour les entreprises installées et de facto une perte de capacité stratégique majeure. En contrepoint nous suggérons quelques axes de réflexion pour soutenir les métiers, socle de la maîtrise industrielle des activités, et encourager la créativité au sein des organisations. Ces recommandations gagneraient à être consolidées avec l’appui d’associations professionnelles qui oeuvrent dans cette direction, par exemple le Club de Gestion des Connaissances (www.club-gc.asso.fr).
Afin d’approfondir les risques et les opportunités à l’échelle internationale d’autres études seraient nécessaires. En particulier, le scénario de la monopolisation des conceptions par quelques plateformes d’envergure mondiale nous paraît constituer un sujet très sérieux. En mobilisant l’argument statistique, ces plateformes (essentiellement les GAFA) sont en train d’imposer une attitude économique qui nie la véritable créativité et qui ira forcément de la sorte contester la légitimité des professions.